Hier, en marchant dans mon quartier, j'ai encore une fois vu ce nom. Ce théâtre qui, il ne s'en souviendrait plus, m'avait offert mes premiers pas sur scène.
A deux pas de mon nid. Ce morceau de moi me ramène sans le faire exprès à mes 12 ans.
Je ressens à chaque fois le contact du bois sous mes pieds nus. Irrégulières et grossières, les planches vaguement polies nous offrent un terrain vierge. Une terre en friche que nous grimerons de nos mots, de nos pas et de notre volonté de vous conduire ailleurs pendant quelques dizaines de minutes.
Je referme les yeux sur le noir des coulisses, ces chambres de chuchotements, antichambres de l'éclat. Tout y est calfeutré. Les coulisses accueillent nos attentes, nos angoisses, les rires silencieux et les pleurs étouffés de notre complicité. Notre trac aussi. Tapis dans l'obscurité de leurs entrailles, on se protège encore un peu avant d'être balancés en pleine lumière.
L'odeur des rideaux me revient alors. Cette odeur légère, étrangement agréable, et familière à chaque théâtre, de renfermé, de manque d'air, d'humidité et de moisi. Ils ne sentent pas mauvais. Quand on sent ça, on sait que l'on y est. On n'est plus en "répèt", on n'est plus à plusieurs mois de la première ... On n'y est ... Cette odeur vient de ce qui caractérise le théâtre comme Art : le manque. Manque de temps. Manque de moyen. Manque d'entretien.
Toutes ces choses qui font l'âme d'un théâtre pour un comédien. Tous ces indices qui font qu'un seul des sens nous est nécessaire pour y trouver notre chemin. Ce sont tous les bienfaits du théâtre et tous les souvenirs que j'ai hurlés sur les planches pendant de nombreuses années qui ressurgissaient sur mes lèvres par un sourire en coin, dans mes yeux par un éclat espiègle et dans ma tête en odeurs, visions et carresses, et ce à chaque fois que je voyais, depuis ma porte, le nom de cette troupe à laquelle j'avais appartenu jadis.
Hier soir j'ai eu envie d'aller les voir et le dire tout ce qu'ils m'avaient permis de faire.
Par chance j'ai pu voir le metteur en scène de l'époque. Bien sûr je n'étais qu'un étranger pour lui. Mais j'ai tout de suite reconnu sa queue de cheval pittoresque et son bouc mousquetaire. Il n'aurait pas pu cacher ses obédiances théâtrales à qui que ce soit. On a reparlé du spectacle. Le regard perdu en haut à gauche de sa mémoire, il se souvenait de sa prouesse : 80 ados défavorisés sur la scène de Mont de Marsan. Tous à canaliser. Quel succés !
Il m'a demandé ce que j'avais fait depuis. On a parlé des nombreux souvenirs que j'avais gravés sur les planches de quelque théâtre ... Les yeux dans le vague passé, le coeur en passion ... Le virus était toujours là. Je ressentais le besoin de revivre encore ça. D'offrir au grand jour ce que j'avais en moi. De faire rire et pleurer d'une histoire par mon histoire. De sublimer mon vécu à travers quelqu'un d'autre. Mon personnage. Quel qu'il soit. Me rétablir dans le corps, les vêtements et la vie d'un Don Juan, Bois d'Enghien, Phèdre ou Pelleas pour m'évader un peu et avoir le droit de dire tout haut ce qu'il ressent tout bas ...
Et c'est ainsi que nous l'avons décidé. C'est ainsi que c'est reparti. C'est ainsi que depuis hier soir j'appartiens de nouveau à la troupe du Théâtre en Miette ...
