Lundi 23 mai 2011
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19:43
Comme tous les dimanches, je suis soumis à un réveil graduel.
D’abord, ma mère en mal de compagnie passe l’aspirateur dans la salle à manger qui jouxte ma chambre. Histoire d’être sure de ne pas louper son coup, elle donne
deux trois coup de brosse dans ma porte. Et, coup de grâce, elle ouvre la porte en grand et d’un coup sec pour brailler « j’espère que je ne t’ai pas réveillé ! »
Depuis son trip petit dej en famille que toute la fratrie a rejeté à l’unanimité, c’est tout ce qu’elle a trouvé pour gâcher mes grasses mats.
Ensuite, c’est ma sœur, la petite. Elle hurle, elle rit, elle chiale, elle gueule … Et quand, par une extraordinaire aptitude à lire dans mes pensées, elle sent que
je vais sortir de ma chambre pour la dégommer, elle m’apporte un café fumant au lit.
Après deux gorgées, finalement, elle est sympa ma petite sœur.
Puis vient l’épreuve. Dans le salon, j’entends que le mec de ma mère est rentré. Je serre les dents. Je ferme les poings. Je prends sur moi, mais il va bien falloir
que je sorte et que j’affronte sa gueule de con.
Elle en a eu pourtant ! Des petits, des grands, des gentils, des méchants, des marrants, des tristes, des immatures, des philosophes, des sportifs, des rachitiques,
des beaux mecs … Pourquoi a-t-il fallu qu’elle décide précisément de se mettre en ménage avec le spécimen le plus commun et le plus bête ?
Avec sa tête toute grosse posée sur ce corps tout petit, ça fait deux ans qu’il me pourrit la vie. Je déploie mon bouclier à connerie et je sors.
Il est là devant les infos régionales, avec ces petits yeux rapprochés qui clignent nerveusement dès qu’on prononce une phrase de plus de cinq mots.
Je retiens mon rire : il a sorti le polo du dimanche. Une espèce de plaid en flanelle avec des triangles verts et saumon. Tout bouloché, tout passé. Je n’arrive pas
à savoir s’il l’a trouvé sur un étal à Mexico ou s’il l’avait déjà au début des années 80.
Bien évidemment, il faut qu’il m’en sorte une :
« Sympa le tee-shirt ! Ils font les mêmes pour homme ? »
Aujourd’hui, il est au taquet, spirituellement parlant. Je me fends d’une réponse à sa hauteur :
« Ouh la ! Haute voltige. Tu es en forme ! »
Comme d’habitude, ma mère arrive et l’échange se termine. Guillerette genre Martine à la montagne, elle se met à causer comme si elle ne percevait pas la haine
réciproque qui nous anime. Je crois que la situation doit être très dure à vivre pour elle. Mais elle s’en cache bien et à décidé tout simplement d’employer la politique de l’autruche : le déni
et le refoulement sont les piliers de notre relation familiale.
Un peu plus tard à table, ça cause politique. Je crois que les opinions de mon beau-père s’arrêtent à peu près à la lecture du jour : Ce gars est capable de tenir
les propos libéraux les plus virulents ou défendre les thèses les plus révolutionnaires selon qu’il a lu le Figaro ou l’Huma le matin. J’admire sa souplesse d’esprit mais me délecte à
l’idée de le déstabiliser en deux temps.
Evidemment, après que deux de mes arguments aient déclenché son tic oculaire, son couperet patriarcal tombe :
« De toute façon, t’es qu’un gosse ! Tu n’y comprends rien !
- Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, a valeur n’attend pas le nombre des années ! »
Les yeux clignotent frénétiquement. Je sens que là-dedans, ça tourne vite pour reconstituer le sens de ce que je viens de dire. Je me mors les commissures pour ne pas rire ouvertement, et devant mes yeux qui brillent d’hilarité contenue, ma mère me fait signe de ne pas en faire des caisses.
Après quelques laborieuses minutes de réflexion, il me sort :
« C’est même pas de toi, ça !
Bingo … Au taquet, je vous dis …
- Non, non. Effectivement. Ce n’est pas de moi. C’est de Corneille.
- C’est qui ça ?
- Mmmm … Ok … Bon après-midi …
Je quitte la table en me demandant vraiment ce qu’elle lui trouve. On n’est pas obligé de citer Corneille pour savoir qu’il a existé. Et je ne suis pas du tout
disposé à être indulgent avec ce bovin. Il est 14h. J’ai mieux à faire.