Le recoin à l’angle du bar m’offre un asile vital. Besoin de m’extraire à toutes ces filles qui shimmy-skakent et à ces gars qui les badent comme une horde de
rottweiler devant un poulet.
Les effets du gin sont intensifiés par le stroboscope. Dans les éclairs, quinze coéquipiers donnent l’impression d’être de vrais pros de la danse. Coordonnées, les
gestes maîtrisés et dans le bon rythme : la grande classe !
Dans la vraie vie et dans un univers lumineusement stable, je suis sûr qu’on dirait quinze culbutos épileptiques avec des bras en pâte à modeler.
A ce stade, si je ferme les yeux, je gerbe. Alors je contemple de loin les parades d’accouplement et les prouesses chorégraphiques.
Mes copines dansent devant moi, et de temps en temps elles me font un petit signe de la main, genre « vient, elle est hyper bien celle-là !»
« Mais non ! Elle est hyper nulle celle-là ! Tout est nul ici ! J’ai juste envie de me barrer asap ! »
Bien sûr, comme je suis un bon copain, je leur sors le sourire du mec bourré qui ne veut pas être le boulet de la soirée, et je patiente sur un petit pouf même pas
confortable, le dos rond avec les mains qui pendent entre mes genoux.
Ça m’énerve d’être comme ça ! Pourquoi je ne leur dis pas que ça me saoule, que j’ai envie de me retrouver dans un endroit calme où je pourrais dormir et cuver un
peu ! Que je déteste tout ici : les 740 boyz qui beuglent, les mêmes gars qui, tous les samedis, se prennent les mêmes râteaux et insistent quand même, le gin qu’on mélange avec ce truc bizarre
au citron ! Je suis sûr dans le fond que tout le monde est comme moi : on déteste, mais c’est tellement espagnol et tendance qu’on n’a plus moyen de noyer le gin dans autre chose. Gin-Kas, c’est
comme Samson-Dalila, Antoine-Cléopâtre, Sonny-Cher … tragiquement in-dis-so-ciable !
Tiens chier ! D’un geste d’humeur finalement assez peu crédible, je balance tout ce qui se trouve sur la table à côté de moi !
Et là, pile sous l’eau des glaçons qui décongèlent, une paire de basket, au moins du 47, sursaute maladroitement.
Je suis instantanément dessaoulé : je crois que je lui ai niqué ces Nike.
Je lève la tête. A présent, j’ai envie de mourir d’un truc fulgurant et indolore.
Dans les baskets, un bipède. Un bon gros bébé de 130 kg, tout en muscle et en confit de canard.
Je suis vraiment dans la merde.
Je tente une disparition à la David Copperfield, mais le molosse m’agrippe par le colback avant que j’ai pu lui faire le coup de l’anguille.
Je vais donc décéder un samedi soir dans une boite miteuse par explosion violente et irréversible de la tronche.
Pendant que je rumine le caractère pathétique et pas du tout héroïque de ma destinée, mes copines qui ont tout vu de loin, ont appelé les videurs.
A trois, ils arrivent sur nous en triangle. Le gars qui me tient toujours par le col se fige, le poing levé. Moi, je pendouille pitoyablement dans son autre main,
comme une mounaque démantibulée.
Deux des agents de sécurité l’approchent par le côté, et un de face. Il me lâche et je me splatche sur le sol tout poisseux. Mon Goliath commence à reculer. Autour
de lui, le triangle se referme. Il n’est à présent qu’à quelques centimètres de la baie vitrée qui donne sur le parking. Le videur de face l’accule contre les parois en verre, tandis que les deux
autres ouvrent les portes coulissantes.
D’une chiquenaude, mon ennemis juré est propulsé, les fesses en premier, sur les plates-bandes du parking tandis que les deux sauveurs latéraux referment la
baie.
Tout le monde s’esclaffe, le gars est humilié …
Je suis ainsi sauvé par le personnel fantastique de cette merveilleuse discothèque dont je n’aurai désormais de cesse que de vanter l’ambiance et les qualités
incroyables du service de sécurité !
Bien sûr, ce sauvetage in-extremis m’interdit désormais l’accès à cette boite, à tous les terrains de rugby et toutes les fêtes de village des Landes : si ce gars
me remet le grappin dessus, il me transforme en patchwork !
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Ce matin, je me suis encore retrouvé à
faire le plancton sur les quais jusqu'à ce que mon cop-lègue arrive avec 10 mn de retard.
Après une relation de plusieurs
années, lorsqu’on se retrouve seul, ce qui manque c’est la tendresse et ce sentiment stupide d’être à deux sur ses angoisses et ses succès.